L’homme de paille et la politique nataliste

Octobre, c’est la saison des épouvantails aux Etats-Unis: avec les citrouilles, les bottes de foin et les chrysanthèmes (qui, contrairement à la France, évoquent la gaieté de ce côté-ci de l’Atlantique), les épouvantails sont bien souvent la pièce centrale des décorations d’automne, lorsque ce ne sont pas les fantômes et autres squelettes pour Halloween. Du coup, c’est la saison idéale pour commencer une petite série illustrée sur les sophismes, ces techniques d’argumentation à la logique fallacieuse (fallacies en anglais). Connaître les sophismes classiques, c’est s’armer d’outils pour débattre de façon plus rationnelle et constructive, bref, acérer son esprit critique.

Notre boîte aux lettres d’octobre: on ressort les épouvantails.

Qu’est-ce que le sophisme de l’homme de paille ?

D’après Wikipédia, l’homme de paille (ou l’épouvantail) “consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. Créer un argument épouvantail consiste à formuler un argument facilement réfutable puis à l’attribuer à son opposant. » Cela vous semble familier?

Un exemple typique est la réponse aux personnes qui prônent la décroissance : « On ne va pas retourner s’éclairer à la bougie quand même? ». Non, bien sûr, ce n’est pas ce que disent les tenants de la décroissance. Transformer leur vision en une image aussi caricaturale et non conforme à la réalité permet de clore facilement un débat qui serait pourtant salvateur.

L’homme de paille: “T’es décroissant? Tu veux retourner bêcher la terre et vivre dans une caverne?”.

Le coût écologique d’avoir un enfant

Je voulais illustrer ce sophisme avec un sujet qui me tient à cœur: le contrôle la natalité. C’est un sujet très controversé dont on ne parle pas assez malgré son importance (je ne vais peut-être pas me faire que des copains avec cet article-là). Pour le dire franchement, je pense c’est l’éléphant dans la pièce. Une des raisons de l’impact de l’homme sur la planète, c’est notre nombre: presque 7,5 milliards lorsque j’écris ces lignes. Alors bien sûr, il faut que nous diminuions notre empreinte écologique, mais diminuer notre nombre, ce serait pas mal aussi. D’ailleurs, avoir un enfant de moins est la première des choses à faire si l’on veut avoir une influence personnelle sur les émissions de gas à effet de serre comme le montre cette étude publiée en juillet et qui a fait son petit effet, malheureusement trop vite retombé.

Je vous ai fais un petit graphique qui illustre très clairement la chose (les aires sont proportionnelles aux valeurs numériques): en bleu à gauche, ce sont les tonnes de CO2 équivalent (tCO2-e) qui seraient économisées annuellement si un individu choisit d’avoir un enfant de moins (58,6 tCO2-e). Sur la droite, vous avez les tCO2-e économisées par an pour d’autres actions individuelles, comme vivre sans voiture (2,4 tCO2-e), éviter un vol transatlantique (1,6 tCO2-e), utiliser des énergies renouvelable (1,5 tCO2-e) etc (source) (le graphique de cet article est plus lisible que le mien mais en anglais).

Bien sûr, il y a des nuances: ce sont des valeurs moyennes pour plusieurs pays développés (lisez l’article pour plus de détails).

Un petit aparté sur ce chiffre de 58,6 tCO2-e qui est en fait une moyenne sur 3 pays: le Japon (23,7 tCO2-e), la Russie (34,3 tCO2-e) et les USA (117,7 tCO2-e). Avec ma petite famille de 2 enfants américains vivant dans une maison de banlieue, il est fort probable que nos émissions soient équivalentes à une famille parisienne de 6 enfants vivant en appartement (Je vous ai déjà dit que je n’étais pas fière de mon mode de vie? Oui, dans le point 4 de ce billet). Mais au-delà d’une bataille de chiffres, ce qui est intéressant est l’ordre de grandeur: même en considérant le chiffre japonais, avoir un enfant de moins a un impact dix fois supérieur à l’action individuelle suivante, qui est de vivre sans voiture!

L’homme de paille illustré par les réponses au contrôle de la natalité

Examinons les hommes de paille qui apparaissent dès qu’on aborde ce sujet:

  • « C’est stupide de dire ça, si on veut combattre le changement climatique, c’est aussi pour les générations futures, alors il faut bien que les gens aient des enfants sinon il n’y aura plus personne sur la planète ! »

Attention, homme de paille! Est-ce que les auteurs disent aux gens de ne plus avoir d’enfants? Non, simplement de se poser la question du nombre et de considérer d’en avoir moins.

  • « Mais tu ne vas pas tuer des gens quand même ? »

Attention, homme de paille! Bien sûr, on ne va pas tuer des gens pour réduire la population (s’il y a bien une chose que je tiens pour sacrée, c’est la vie humaine). Je dis juste que ce serait bien qu’on se pose un peu plus la question des conséquences écologiques de la démographie humaine, y compris dans nos sociétés moderne (comme le fait par exemple l’excellent journal Causette dans son numéro de janvier 2017). Et qu’on se donne vraiment les moyens d’améliorer l’accès à la contraception dans l’ensemble du monde comme le plaidait encore Melinda Gates en janvier dernier.

  • « Mais tu ne vas pas interdire aux gens d’avoir des enfants quand même ? »

Attention, homme de paille! Ce n’est pas du tout ce que je dis, même si personnellement et entre autres pour cette raison-là, nous avons choisi de limiter notre famille à deux enfants. Je ne pense pas qu’on devrait punir ou mettre en prison les familles de trois enfants et plus (je précise que je suis moi-même non pas une troisième enfant, mais une quatrième!). Mais je pense qu’il est plus que temps de s’interroger sur la politique nataliste de la France qui favorise les familles nombreuses. Elle était peut-être utile après la seconde guerre mondiale et elle n’était d’ailleurs peut-être pas tout à fait neutre idéologiquement lorsqu’on voit les groupes sociaux qui ont orienté sa définition (lire la page Wikipedia). Ce serait bien de reconsidérer les avantages accordés aux familles de plus de trois enfants et notamment la part fiscale entière à partir du 3ème. En retour, on pourrait peut-être aider davantage les familles mono-parentales et les familles à faible revenus dont les enfants majeurs font des études. Comme je ne suis pas non plus une horrible personne qui dit qu’il faut mettre des bâtons dans les roues des jeunes parents, je précise qu’en ce qui concerne le congé maternité, ce serait mieux de niveler par le haut et d’en augmenter la durée pour le premier et le deuxième enfant.

En moyenne, 58,6 tCO2-e par an (en fait 117,7 tCO2-e parce que c’est un petit Américain): mais je l’aime quand même!

  • « Mais tu veux réserver les enfants aux familles riches ! »

Attention, homme de paille! Je ne suis pas contre les aides aux familles, c’est important que la collectivité soutienne les parents (surtout ceux qui ont les plus faibles revenus), favorise le travail des mères et dépense des milliards pour l’éducation. Encore une fois, je demande juste pourquoi la France met en œuvre une politique nataliste qui favorise les familles nombreuses alors que l’accroissement de la population ne devrait plus être une priorité du fait du contexte écologique. Au vu du changement climatique, la politique familiale devrait être plutôt de favoriser la dénatalité.

  • « Mais qui va payer nos retraites s’il n’y a plus d’enfants ?»

Attention, homme de paille! Ai-je dit qu’il ne fallait plus d’enfants? Non, seulement moins d’enfants. C’est vrai que vue le système de retraite français par répartition, le nombre de cotisants par rapport au nombre de retraités reste une bonne question. Mais: d’après l’OCDE, le chômage des jeunes était de 24,6 % en 2016. Est-ce que ces 24,6 % de jeunes contribuent au financement des retraites? Bien sûr que non. Il y a moins de travail et il y en aura de moins en moins grâce aux progrès technologiques. La question des retraites n’est pas liée uniquement à l’évolution de la pyramide des âges mais à des problématiques plus vastes de partage du travail et des richesses, bref, d’organisation et de choix de solidarité dans la société. Je peux voir les dégâts du système de retraite par capitalisation américain tous les jours aux Etats-Unis: la dame de 80 ans qui prend ma commande au fast-food, l’homme de 75 ans qui met en rayon de lourdes boîtes de conserve… J’espère que la France trouvera un moyen de conserver son système et de le rendre plus juste et plus durable tout en tenant compte de la diminution de la population.

Et vous, rencontrez-vous beaucoup d’hommes de paille dans les débats actuels ? N’hésitez pas à commenter pour partager vos trouvailles !

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4 Commentaires sur "L’homme de paille et la politique nataliste"

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Cochonou
Invité

Je ne m’appesentirai pas plus que ça sur la politique nataliste de la France, non pas parce que ce n’est pas un sujet intéressant, au contraire, mais parce que c’est une conversation qu’on a déjà eue de manière moins épistolaire.

Toutefois, quand tu dis à propos de la politique nataliste de la France qu’ “elle n’était d’ailleurs peut-être pas tout à fait neutre idéologiquement lorsqu’on voit les groupes sociaux qui ont orienté sa définition”, ne réalises-tu pas toi même… un sophisme génétique ? 🙂

lars
Membre

D’après la page wikipédia, il fallait des soldats au cas où, pour le prochain conflit. Quelle est la justification actuelle de cette politique?

Il est raisonnable de supposer qu’un gouvernement qui ne remet pas en question les mesures du passé les cautionne au moins en partie. Ce n’est pas parce qu’une idée a été avancée par des groupes à l’idéologie douteuse qu’elle est forcément mauvaise, mais il faut avouer que cela pose la question.

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